Pas de légende pour cette photo
« Toi tu es le surnuméraire », lui disait son père entre deux beuveries. Pour lui mettre dans la tête crûment qu’il n’avait pas été franchement désiré. La conversation n’allait guère plus loin autour de cette table familiale digne des Thénardier. Les couteaux et les chaises volaient bas dans une ambiance de violence permanente. Un père alcoolique séparé d’une mère tombée dans la même addiction pour oublier une vie de misère… C’est peu dire que le jeune homme de vingt ans qui comparaît face au tribunal correctionnel de Bourg a été livré à lui-même.
Foyer pour “carences familiales”
À douze ans, il a devant lui un destin presque inexorable sans beaucoup d’échappatoires. L’école buissonnière, la galère de la rue, les premières drogues, les premiers vols pour survivre. À l’âge où un enfant a besoin de ses parents pour se construire, il est placé en foyer pour « carences familiales » comme disent les services sociaux. Puis viennent l’adolescence, un séjour de « rupture » en Afrique, un centre d’éducation renforcé et la fréquentation des tribunaux pour mineurs avec un casier judiciaire qui commence à s’étoffer. Sa personnalité est fragile, elle le serait à moins. À plusieurs reprises, il a attenté à ses jours, direction l’hôpital. Lors d’une première comparution en novembre dernier, le tribunal a demandé une expertise psychiatrique. Lui n’a pas été convaincu : « Quand on voit un psy, c’est encore pire. On a encore plus envie de fumer… ».
Un sachet de dix grammes
Debout dans le box, face au président Hervé Blanchard, il est brut de décoffrage avec des accents de vérité qui le rendent plutôt sympathique. Le magistrat tente de le convaincre. Il lui dit qu’il est encore jeune, qu’il peut se sortir de son addiction et qu’il doit comprendre qu’il a son destin entre ses mains. Le jeune homme semble sceptique. Une première fois, c’est sa mère qui est venue au parloir pour lui faire passer de la résine de cannabis, la deuxième fois c’est sa copine. Manque de pot, quelques jours plus tard, c’était la grande fouille, un sachet de 10 grammes a été retrouvé dans sa cellule. « Vous ne vous rendez pas compte combien on est mal quand on est en manque », confie le prévenu au juge qui lui parle des produits de substitution lui rappelant que la consommation est interdite en France. Justement son rêve à lui, c’est d’aller dans un pays où on ne l’emmerde plus pour un joint. En prison, il a même tenté de fabriquer de l’alcool en laissant fermenter un jus de fruit d’orange… indépendamment de ses talents de distillateur, il bosse aussi dans les ateliers. Il a même réussi à passer son Certificat de formation générale et fait des efforts pour s’en sortir.
Une vie de galère
Quant à ses jeunes âgées, il n’a visiblement plus trop envie d’en parler lui-même. « Je préfère laisser faire mon avocat ». Il n’a pas tort, car Me Frémion trouve les mots qu’il faut pour parler de cette vie de galère pour le moins perturbée de son client. Point besoin d’en faire des tonnes, de forcer le trait pour que, dans cette salle d’audience, chacun réalise que sur cette terre comme le disait Coluche, « si on est tous égaux, certains le sont moins que d’autres… ». L’avocat de la défense qui profite aussi de l’occasion pour pointer des pratiques au sein de prison apparentée à « un supermarché des stupéfiants ». Avec les violences que cela entraîne régulièrement. « Quand je visite des détenus avec un hématome ou une plaie récente au visage, je devine pourquoi. Mais qu’est-ce qu’on attend pour poser ce fameux filet pour empêcher les projections », s’interroge l’avocat avec véhémence. « N’est-ce pas aujourd’hui une priorité ? » Au nom du Parquet, Bertrand Guérin a tenu compte de la faible quantité de résine de cannabis recueillie, il écartera l’application de la peine plancher. « Si votre copine n’est pas venue pour vous voir depuis longtemps, c’est que les visites étaient interdites », glisse-t-il au prévenu comme pour le consoler un peu alors qu’il semblait s’inquiéter de son absence.
Six mois de prison
Pendant que le tribunal délibère, le jeune homme reste dans le box encadré par deux autres hommes. L’un a frappé sa femme, l’autre a conduit en état d’ivresse. Lui, avec les policiers qui semblent plutôt l’avoir à la bonne, poursuit la conversation sur cette histoire de jus d’orange « convertible ». Dans la salle B quasi-déserte, le jour descend et à travers les fenêtres, la rigueur polaire de l’hiver semble figer les toits enneigés de la ville. Un homme pour tuer le temps gratte un Millionnaire. Perdu ! C’est pas son jour de chance à lui non plus…
Puis les juges réapparaissent. Le jeune homme écoute le verdict sans broncher : six mois avec un maintien détention. La loi a été appliquée. Menottes aux mains, il reprend sous escorte le chemin de prison sans un regard vers l’imposant buste de Marianne qui trône au-dessus des débats. Liberté, fraternité, égalité, certes ! Mais il y a même des jours de froidure comme ça, où même les belles et généreuses valeurs de la République paraissent sinon grippées, du moins un brin enrhumées…
AL, CL