La loi sur l’interdiction du port de signes religieux ostensibles à l’école fut en 2004 l’aboutissement d’un débat enflammé. Pendant quelque quinze années, on s’est interrogé sur l’opportunité d’autoriser ou non le port du voile islamique par les jeunes filles, puisqu’il s’agissait bien d’abord de ce signe religieux là. Et que constate-t-on depuis six ans ? Le phénomène s’est apaisé. En tout cas, on ne relève pas de mouvements significatifs qui tendraient à prouver que la loi n’est pas appliquée, même si certains s’inquiètent du nombre croissant d’écoles confessionnelles, hors contrat avec l’État.
L’affaire de la fameuse burqa est une nouvelle tentative d’éprouver la République pour laquelle le visage à découvert est le premier signe de notre humanité et de notre liberté. C’est un piège qui se tend sous les pas de la démocratie. Toutes les familles politiques, tous les courants de pensée et chacun de nous, tous nous sommes traversés d’avis contraires sur l’opportunité de légiférer à nouveau. Les Salafistes cherchent évidemment à instrumentaliser la religion musulmane au profit de leurs délires extrémistes. La commission parlementaire vient de rendre son rapport qui, sans être capable de s’exprimer à l’unanimité ( !), souhaite que le port du voile intégral soit prohibé parce que « contraire aux valeurs de la République… ».
Cette commission n’a curieusement pas interrogé les autorités religieuses chrétiennes ou juives. Mais leur embarras est manifeste. Non pas qu’elles se réjouissent de la burqa mais elles veulent déconfessionnaliser le problème par crainte qu’une nouvelle loi sur les signes religieux ne vienne encore restreindre la libre manifestation de la foi dans l’espace public.
Ils ont évidemment raison tous ceux qui soulignent que cette burqa est le signe très minoritaire d’un malaise, conséquence de l’exclusion sociale et des discriminations. Mais que faire ? C’est une musulmane, Dounia Bouzar, anthropologue et spécialiste des religions, qui le dit chez nos confrères de Pèlerin du 21 janvier : « si on ne fait rien aujourd’hui, une femme recouverte d’un drap noir n’attirera même plus l’attention d’ici à dix ans… ». Il faut donc envoyer un signal fort et c’est sans doute une loi qui s’impose à condition d’évaluer auparavant la loi de 2004 sur le voile à l’école. Loin de montrer du doigt tous les musulmans, ce serait un soutien clair envoyé à ceux qui interprètent déjà le Coran à l’aune des valeurs républicaines. Beaucoup se sentent menacés dans leur intégrité physique au motif qu’ils se sont déclarés hostiles à toutes ces manifestations d’un intégrisme rampant.
Qu’on le veuille ou non, cette question interroge toute la société. Le débat sur l’identité nationale aurait pu permettre, s’il avait su associer tous les acteurs politiques, sociaux et religieux, de nous redire nos valeurs faites de tolérance, d’ouverture, de générosité et de laïcité, tout en reconnaissant légitime toute quête de Dieu. C’est parce qu’on ne sait pas bien qui on est, que l’intégration
Faut-il que la question soit sensible pour que le Président de la République l’évoque au détour d’un discours de prospective politique devant le Parlement réuni en congrès ! « Signe d’asservissement de la femme, la burqa n’est pas la bienvenue sur le territoire de la République… » Et nous voilà repartis à la demande de nombreux députés, dans ces grands débats sans solution satisfaisante. Interdire ou pas ces vêtements qui couvrent tout le corps des femmes, sauf les yeux ? Là est la question qui nous divise tous.
La seule vue de ces voiles intégraux heurte nos sensibilités et fait froid dans le dos. Ils créent un sentiment de peur et renvoient à ces fondamentalistes islamiques qui n’ont pas pour habitude de clamer leur amour de l’Occident. Les femmes qui les portent sont-elles contraintes de vivre derrière ces prisons ambulantes ou adhèrent-elles volontairement à une mode vestimentaire pour elles synonyme de liberté et de protection ? Qui se cache dessous ou derrière ? Quelle est l’emprise des groupes sectaires sur ces jeunes femmes qui se démarquent parfois de leur propre famille ? La dimension du phénomène (quelques milliers de femmes tout au plus) mérite-t-elle que l’on vote une nouvelle loi, comme on aime tant le faire chez nous, dans le sillage des dispositions qu’ont prises la plupart des pays européens ? La commission d’enquête parlementaire n’aura pas trop de six mois pour trouver la meilleure ou la moins mauvaise des solutions, en évitant de se laisser submerger par l’émotion, toujours mauvaise conseillère.
De l’avis des experts qui se sont déjà prononcés, il faudra éviter de placer le débat sur le plan religieux. Nous sommes tous trop attachés au respect des libertés de conscience. Mais on doit pouvoir dans la sphère publique identifier facilement toute personne à laquelle on a affaire. Le port de la cagoule ou du casque est désormais interdit dans les manifestations. Ce n’est pas pour se retrouver au guichet de nos administrations ou aux caisses des supermarchés avec des burqas plus idéologiques que spirituelles !
Pour autant, les politiques craignent avec raison de stigmatiser une religion et ses croyants désormais partie intégrante de la nation. Et les responsables musulmans ont tout autant à craindre de la radicalité de la frange intégriste qui se réclame de la soi-disant pureté de leur religion.
Pour une population arabe et musulmane qui se sent souvent, à tort ou à raison humiliée et frustrée, la burqa afghane ou son équivalent arabe beaucoup plus répandu en France, le niqab, sont le signe d’une quête identitaire forte qui marque notre temps et touche tous les groupes sociaux. Les grandes idéologies ne sont plus depuis vingt ans les moteurs de l’histoire. Dans un monde ouvert et multiculturel, c’est désormais l’identité qui trace les frontières et construit des murs. Raison de plus pour que chaque société en détermine les dimensions acceptables pour le vivre ensemble.
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