Le premier tour des cantonales consacre ce que disent les sondages depuis plusieurs mois : le front national a le vent en poupe et il vient de marquer des points dans les urnes. Avec des candidats inconnus (dans l’Ain par exemple, ils se sont déclarés au dernier moment après les démissions des caciques du parti dans le département…) qui n’ont même pas fait campagne ni répondu aux appels de la presse (!), ils obtiennent des scores impressionnants. C’est la vague “bleu Marine” annoncée. C’est le populisme qui l’emporte, le malaise qui s’exprime, l’envie de faire sauter le gourbi, comme d’habitude ! Droite et gauche républicaines n’ont ni l’une ni l’autre de raison de s’en réjouir. “Les gens” (comme on dit) s’inquiètent pour leur avenir et celui de leurs enfants, ne se sentent pas en sécurité, ont peur de ce monde qui bouge dans tous les sens du terme… Au mieux, ils s’abstiennent. Au pire, ils votent Front National, comme on pousse un coup de gueule.
L’UMP subit les résultats annoncés et a du souci à se faire pour 2012. Mais le PS aurait tort de crier victoire. Dans l’opposition nationale depuis 9 ans, on ne sent pas un appétit pour la gauche. Elle est à son niveau antérieur et ne présente pas le visage d’une alternance crédible aux yeux des électeurs… Son mariage forcé avec les écologistes s’annonce compliqué. La vie commune est déjà quasi impossible dans les conseils régionaux et les présidentielles vont faire ressurgir de divisions et des rivalités importantes sur des sujets essentiels comme le nucléaire par exemple !
Mais l’absention fausse aussi l’analyse des résultats. Une quasi “non” campagne électorale dans un canton français sur deux seulement (ce qui ne facilite pas la mobilisation), pour un scrutin provisoire (en 2014, on rebat les cartes avec l’élection dans toute la France des nouveaux conseillers territoriaux), avec des cantonales cette année “adossées” ni aux élections municipales (comme en 2008), ni aux élections régionales (comme en 2004), une situation internationale tendue et angoissante, autant d’éléments qui n’ont pas permis de pousser les électeurs vers les urnes. Même si on n’en finira jamais de considérer que les électeurs français sont des enfants gâtés de la démocratie et qui mordent la main qui leur permet de vivre dans l’un des pays les plus “confortables” au monde !!! En tout cas, on ne regrettera pas ces cantonales qui étaient donc les dernières du genre !
Désormais la campagne 2012 va commencer dans un climat international inédit. Bien malin celui qui pourrait, à partir de ces cantonales, prédire les résultats de l’année prochaine !
Ce qui se passe dans le bassin méditerranéen et qui n’a pas fini de se propager dans tout le monde arabe est du même ordre que ce qui s’est passé à partir de 1989 en Europe de l’Est. Comme toujours, nous les Occidentaux, sommes partagés entre la joie de ceux qui se libèrent d’un régime corrompu et autoritaire, et la crainte de voir surgir des gouvernements du type de celui qui règne à Téhéran. Mais puisque le pire n’est jamais sûr, reconnaissons que depuis quelques jours, notre regard sur ces pays et ces peuples ne peut déjà plus être le même. Les images que nous avons reçues de la place Tahrir du Caire ou de Tunisie n’étaient en rien semblables à ces manifestations de masse traditionnellement véhiculées par les télévisions, où l’on ne voyait jusqu’ici que haine et rejet de tout ce qui pouvait s’apparenter au « grand Satan ». Depuis le mois de janvier, les peuples en marche ont manifesté dans le calme, la joie et la bonne humeur. Ils ne réclamaient la mort de personne, pas même de leurs dirigeants honnis. Et quand les Égyptiens, de leur propre initiative, ont empoigné le balai pour effacer toute trace de leur séjour révolutionnaire sur la place centrale du Caire, tout le monde a compris que quelque chose était en train de changer…
Pour Olivier Roy*, dans une tribune du Monde du 14 février dernier, il s’agit d’une nouvelle génération « post-islamiste, fascinée ni par l’Iran, ni par l’Arabie Saoudite ». Selon lui, ces mouvements révolutionnaires, sans réel leader, parti ou syndicat pour conduire le changement, ne sont même pas manipulés par les Frères musulmans, « porteurs d’aucun autre modèle économique et social et devenus acteurs du jeu démocratique », obligés de « composer avec une demande de liberté qui ne s’arrête pas seulement au droit d’élire un parlement… »
Ce que réclament les Tunisiens, les Égyptiens, les Algériens, les Yéménites en attendant peut-être demain les Iraniens, ce n’est pas seulement le départ de dirigeants usés. Ils veulent vivre en démocratie, dans la dignité, l’égalité et la justice… Des valeurs qui sont les nôtres et que nous avons crues à tort, réservées à nos civilisations occidentales. Des valeurs universelles qui ont mis des siècles à s’imposer dans l’Histoire mais qui sont pourtant les marqueurs anthropologiques de l’humanité. Selon le père Hijazen, en mission à Ramallah (Cisjordanie), il s’agit d’une « révolution idéologique profonde, fondée sur des principes enracinés en l’homme, et qui a été capable de déraciner la peur qui a longtemps dominé la société et écrasé l’individu… »
Pour autant, ne faisons pas l’erreur de croire, comme en 1990, que l’Histoire est achevée ! La sagesse et le principe de réalité commandent de rester prudents en attendant d’inévitables soubresauts sur les rives d’une mer qui a déjà connu tant de tragédies. La démocratie ne va pas s’instaurer miraculeusement et rapidement. Mais de la même façon que l’internet a répandu le soulèvement comme une traînée de poudre, aucun régime ne pourra plus durablement isoler son peuple derrière les barrières de la peur.
*Politologue, spécialiste de l’islam
Commentaires récents