Ce devait être un scrutin accessoire, un petit tour de chauffe électoral et banal, en attendant le grand raout de 2012. Et voilà que ces dernières élections cantonales font figure d’avertissement social. Moins par leurs résultats finaux (sans réel bouleversement), que pour ce qu’elles révèlent de l’état de la société française.
Avec plus de 62 % d’abstentions et de votes blancs et nuls, avec des scores inquiétants pour les extrêmes de droite ou de gauche, notre société témoigne qu’elle ne va pas bien. Notre démocratie est fatiguée. Et même si le vote protestataire se vérifie dans toute l’Europe, nous ne pouvons plus nous dispenser d’y réfléchir.
Dans tous les domaines, les « systèmes », les pouvoirs sont mis en cause. Les partis politiques bien sûr qui voient fleurir toujours plus nombreux autour d’eux, des « divers » ou « indépendants » qui récusent toute étiquette officielle, de peur d’être assimilés. Les enseignants aussi qui ne peuvent plus être des « maîtres ». Et plus généralement, tous les organismes détenteurs d’une parcelle d’autorité. Ainsi par exemple, dans le domaine nucléaire, hélas d’actualité : ce n’est pas l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire) qui bénéficie de la confiance de l’opinion pour dire si les nuages radioactifs japonais sont dangereux ou pas. C’est la CRIIRAD (Commission de recherche et d’information indépendante sur la radioactivité) de Valence, qui donne le LA à la radio ou sur internet… Parce qu’elle est « indépendante » ! De qui, de quoi, on ne sait pas, mais parce qu’indépendance rime a priori et obligatoirement avec compétence. Parce qu’une autorité publique et d’État est aujourd’hui forcément douteuse, voire menteuse. Signe parmi tant d’autres que le cœur du réacteur sociétal est lui aussi malheureusement en fusion…
Dans son dernier rapport de médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye décrit cette « France psychiquement usée où les citoyens croient plus en leur destin individuel qu’en leur avenir collectif ». Cette France qui vit sous « la dictature du court terme, sous l’inflation de lois de circonstances qui se substituent à la morale collective ». Ces Français « usés par les comportements politiciens, qui ont peur de leur déclassement social, et qui ont le sentiment de compter plus pour ce qu’ils dépensent que pour ce qu’ils pensent… » L’abstention et les votes extrêmes traduisent ce doute généralisé et ce sentiment d’insécurité qu’entretiennent hélas parfois jusqu’à l’écœurement, la plupart des médias.
Pourtant, sans nier ses difficultés, notre pays ne doit pas sous-évaluer ses chances et ses atouts. Mais nous avons besoin d’un sursaut moral, de dirigeants exemplaires pour qui les stock-options ou les bonus comptent moins que les performances économiques collectives. Nous avons besoin d’un « retour à la noble politique » comme l’écrit encore Jean-Paul Delevoye. Ce n’est pas trop tard. Mais c’est urgent parce que la diabolisation du vote extrême ne fait plus peur à personne !
Le premier tour des cantonales consacre ce que disent les sondages depuis plusieurs mois : le front national a le vent en poupe et il vient de marquer des points dans les urnes. Avec des candidats inconnus (dans l’Ain par exemple, ils se sont déclarés au dernier moment après les démissions des caciques du parti dans le département…) qui n’ont même pas fait campagne ni répondu aux appels de la presse (!), ils obtiennent des scores impressionnants. C’est la vague “bleu Marine” annoncée. C’est le populisme qui l’emporte, le malaise qui s’exprime, l’envie de faire sauter le gourbi, comme d’habitude ! Droite et gauche républicaines n’ont ni l’une ni l’autre de raison de s’en réjouir. “Les gens” (comme on dit) s’inquiètent pour leur avenir et celui de leurs enfants, ne se sentent pas en sécurité, ont peur de ce monde qui bouge dans tous les sens du terme… Au mieux, ils s’abstiennent. Au pire, ils votent Front National, comme on pousse un coup de gueule.
L’UMP subit les résultats annoncés et a du souci à se faire pour 2012. Mais le PS aurait tort de crier victoire. Dans l’opposition nationale depuis 9 ans, on ne sent pas un appétit pour la gauche. Elle est à son niveau antérieur et ne présente pas le visage d’une alternance crédible aux yeux des électeurs… Son mariage forcé avec les écologistes s’annonce compliqué. La vie commune est déjà quasi impossible dans les conseils régionaux et les présidentielles vont faire ressurgir de divisions et des rivalités importantes sur des sujets essentiels comme le nucléaire par exemple !
Mais l’absention fausse aussi l’analyse des résultats. Une quasi “non” campagne électorale dans un canton français sur deux seulement (ce qui ne facilite pas la mobilisation), pour un scrutin provisoire (en 2014, on rebat les cartes avec l’élection dans toute la France des nouveaux conseillers territoriaux), avec des cantonales cette année “adossées” ni aux élections municipales (comme en 2008), ni aux élections régionales (comme en 2004), une situation internationale tendue et angoissante, autant d’éléments qui n’ont pas permis de pousser les électeurs vers les urnes. Même si on n’en finira jamais de considérer que les électeurs français sont des enfants gâtés de la démocratie et qui mordent la main qui leur permet de vivre dans l’un des pays les plus “confortables” au monde !!! En tout cas, on ne regrettera pas ces cantonales qui étaient donc les dernières du genre !
Désormais la campagne 2012 va commencer dans un climat international inédit. Bien malin celui qui pourrait, à partir de ces cantonales, prédire les résultats de l’année prochaine !
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