Ce qui se passe dans le bassin méditerranéen et qui n’a pas fini de se propager dans tout le monde arabe est du même ordre que ce qui s’est passé à partir de 1989 en Europe de l’Est. Comme toujours, nous les Occidentaux, sommes partagés entre la joie de ceux qui se libèrent d’un régime corrompu et autoritaire, et la crainte de voir surgir des gouvernements du type de celui qui règne à Téhéran. Mais puisque le pire n’est jamais sûr, reconnaissons que depuis quelques jours, notre regard sur ces pays et ces peuples ne peut déjà plus être le même. Les images que nous avons reçues de la place Tahrir du Caire ou de Tunisie n’étaient en rien semblables à ces manifestations de masse traditionnellement véhiculées par les télévisions, où l’on ne voyait jusqu’ici que haine et rejet de tout ce qui pouvait s’apparenter au « grand Satan ». Depuis le mois de janvier, les peuples en marche ont manifesté dans le calme, la joie et la bonne humeur. Ils ne réclamaient la mort de personne, pas même de leurs dirigeants honnis. Et quand les Égyptiens, de leur propre initiative, ont empoigné le balai pour effacer toute trace de leur séjour révolutionnaire sur la place centrale du Caire, tout le monde a compris que quelque chose était en train de changer…
Pour Olivier Roy*, dans une tribune du Monde du 14 février dernier, il s’agit d’une nouvelle génération « post-islamiste, fascinée ni par l’Iran, ni par l’Arabie Saoudite ». Selon lui, ces mouvements révolutionnaires, sans réel leader, parti ou syndicat pour conduire le changement, ne sont même pas manipulés par les Frères musulmans, « porteurs d’aucun autre modèle économique et social et devenus acteurs du jeu démocratique », obligés de « composer avec une demande de liberté qui ne s’arrête pas seulement au droit d’élire un parlement… »
Ce que réclament les Tunisiens, les Égyptiens, les Algériens, les Yéménites en attendant peut-être demain les Iraniens, ce n’est pas seulement le départ de dirigeants usés. Ils veulent vivre en démocratie, dans la dignité, l’égalité et la justice… Des valeurs qui sont les nôtres et que nous avons crues à tort, réservées à nos civilisations occidentales. Des valeurs universelles qui ont mis des siècles à s’imposer dans l’Histoire mais qui sont pourtant les marqueurs anthropologiques de l’humanité. Selon le père Hijazen, en mission à Ramallah (Cisjordanie), il s’agit d’une « révolution idéologique profonde, fondée sur des principes enracinés en l’homme, et qui a été capable de déraciner la peur qui a longtemps dominé la société et écrasé l’individu… »
Pour autant, ne faisons pas l’erreur de croire, comme en 1990, que l’Histoire est achevée ! La sagesse et le principe de réalité commandent de rester prudents en attendant d’inévitables soubresauts sur les rives d’une mer qui a déjà connu tant de tragédies. La démocratie ne va pas s’instaurer miraculeusement et rapidement. Mais de la même façon que l’internet a répandu le soulèvement comme une traînée de poudre, aucun régime ne pourra plus durablement isoler son peuple derrière les barrières de la peur.
*Politologue, spécialiste de l’islam
La loi sur l’interdiction du port de signes religieux ostensibles à l’école fut en 2004 l’aboutissement d’un débat enflammé. Pendant quelque quinze années, on s’est interrogé sur l’opportunité d’autoriser ou non le port du voile islamique par les jeunes filles, puisqu’il s’agissait bien d’abord de ce signe religieux là. Et que constate-t-on depuis six ans ? Le phénomène s’est apaisé. En tout cas, on ne relève pas de mouvements significatifs qui tendraient à prouver que la loi n’est pas appliquée, même si certains s’inquiètent du nombre croissant d’écoles confessionnelles, hors contrat avec l’État.
L’affaire de la fameuse burqa est une nouvelle tentative d’éprouver la République pour laquelle le visage à découvert est le premier signe de notre humanité et de notre liberté. C’est un piège qui se tend sous les pas de la démocratie. Toutes les familles politiques, tous les courants de pensée et chacun de nous, tous nous sommes traversés d’avis contraires sur l’opportunité de légiférer à nouveau. Les Salafistes cherchent évidemment à instrumentaliser la religion musulmane au profit de leurs délires extrémistes. La commission parlementaire vient de rendre son rapport qui, sans être capable de s’exprimer à l’unanimité ( !), souhaite que le port du voile intégral soit prohibé parce que « contraire aux valeurs de la République… ».
Cette commission n’a curieusement pas interrogé les autorités religieuses chrétiennes ou juives. Mais leur embarras est manifeste. Non pas qu’elles se réjouissent de la burqa mais elles veulent déconfessionnaliser le problème par crainte qu’une nouvelle loi sur les signes religieux ne vienne encore restreindre la libre manifestation de la foi dans l’espace public.
Ils ont évidemment raison tous ceux qui soulignent que cette burqa est le signe très minoritaire d’un malaise, conséquence de l’exclusion sociale et des discriminations. Mais que faire ? C’est une musulmane, Dounia Bouzar, anthropologue et spécialiste des religions, qui le dit chez nos confrères de Pèlerin du 21 janvier : « si on ne fait rien aujourd’hui, une femme recouverte d’un drap noir n’attirera même plus l’attention d’ici à dix ans… ». Il faut donc envoyer un signal fort et c’est sans doute une loi qui s’impose à condition d’évaluer auparavant la loi de 2004 sur le voile à l’école. Loin de montrer du doigt tous les musulmans, ce serait un soutien clair envoyé à ceux qui interprètent déjà le Coran à l’aune des valeurs républicaines. Beaucoup se sentent menacés dans leur intégrité physique au motif qu’ils se sont déclarés hostiles à toutes ces manifestations d’un intégrisme rampant.
Qu’on le veuille ou non, cette question interroge toute la société. Le débat sur l’identité nationale aurait pu permettre, s’il avait su associer tous les acteurs politiques, sociaux et religieux, de nous redire nos valeurs faites de tolérance, d’ouverture, de générosité et de laïcité, tout en reconnaissant légitime toute quête de Dieu. C’est parce qu’on ne sait pas bien qui on est, que l’intégration
Faut-il que la question soit sensible pour que le Président de la République l’évoque au détour d’un discours de prospective politique devant le Parlement réuni en congrès ! « Signe d’asservissement de la femme, la burqa n’est pas la bienvenue sur le territoire de la République… » Et nous voilà repartis à la demande de nombreux députés, dans ces grands débats sans solution satisfaisante. Interdire ou pas ces vêtements qui couvrent tout le corps des femmes, sauf les yeux ? Là est la question qui nous divise tous.
La seule vue de ces voiles intégraux heurte nos sensibilités et fait froid dans le dos. Ils créent un sentiment de peur et renvoient à ces fondamentalistes islamiques qui n’ont pas pour habitude de clamer leur amour de l’Occident. Les femmes qui les portent sont-elles contraintes de vivre derrière ces prisons ambulantes ou adhèrent-elles volontairement à une mode vestimentaire pour elles synonyme de liberté et de protection ? Qui se cache dessous ou derrière ? Quelle est l’emprise des groupes sectaires sur ces jeunes femmes qui se démarquent parfois de leur propre famille ? La dimension du phénomène (quelques milliers de femmes tout au plus) mérite-t-elle que l’on vote une nouvelle loi, comme on aime tant le faire chez nous, dans le sillage des dispositions qu’ont prises la plupart des pays européens ? La commission d’enquête parlementaire n’aura pas trop de six mois pour trouver la meilleure ou la moins mauvaise des solutions, en évitant de se laisser submerger par l’émotion, toujours mauvaise conseillère.
De l’avis des experts qui se sont déjà prononcés, il faudra éviter de placer le débat sur le plan religieux. Nous sommes tous trop attachés au respect des libertés de conscience. Mais on doit pouvoir dans la sphère publique identifier facilement toute personne à laquelle on a affaire. Le port de la cagoule ou du casque est désormais interdit dans les manifestations. Ce n’est pas pour se retrouver au guichet de nos administrations ou aux caisses des supermarchés avec des burqas plus idéologiques que spirituelles !
Pour autant, les politiques craignent avec raison de stigmatiser une religion et ses croyants désormais partie intégrante de la nation. Et les responsables musulmans ont tout autant à craindre de la radicalité de la frange intégriste qui se réclame de la soi-disant pureté de leur religion.
Pour une population arabe et musulmane qui se sent souvent, à tort ou à raison humiliée et frustrée, la burqa afghane ou son équivalent arabe beaucoup plus répandu en France, le niqab, sont le signe d’une quête identitaire forte qui marque notre temps et touche tous les groupes sociaux. Les grandes idéologies ne sont plus depuis vingt ans les moteurs de l’histoire. Dans un monde ouvert et multiculturel, c’est désormais l’identité qui trace les frontières et construit des murs. Raison de plus pour que chaque société en détermine les dimensions acceptables pour le vivre ensemble.
C’est un incident mineur en soi mais un contre-témoignage flagrant : Grecs Orthodoxes et Arméniens en sont venus aux mainsdimanche dernier à l’intérieur même du Saint Sépulcre à Jérusalem, pour de basses querelles de voisinage. Tragiquement humain et spirituellement affligeant au cœur de cette basilique où tous pourtant vénèrent la mort et la résurrection du Christ !
Fruit de l’histoire des hommes et/ou de l’humour de Dieu, les clés du Saint Sépulcre sont jalousement gardées depuis sept siècles par… deux familles musulmanes ( !) qui se relayent pour ouvrir et fermer l’unique porte de ce lieu saint chrétien. Comme pour rappeler qu’entre des communautés rivales, un tiers est souvent requis pour garantir la paix !
C’est justement le rôle capital que jouent là-bas les chrétiens entre juifs et musulmans. Ils essayent de construire des ponts entre ces deux peuples qui se disputent la Palestine depuis 60 ans. Mais cette situation devient pour eux intenable. Comme Palestiniens, les chrétiens de Terre Sainte souffrent de l’occupation israélienne des territoires occupés. Comme Arabes et chrétiens, ils vivent souvent dans la peur leur situation de minorité vis-à-vis des musulmans. De même qu’en Irak, au Soudan ou en Égypte, les chrétiens de Terre sainte sont tentés d’émigrer. La démographie joue contre eux au point que beaucoup pronostiquent d’ici peu leur disparition définitive sur cette terre où ils sont pourtant nés. Dans ce contexte extrêmement tendu, le Vatican et des intellectuels musulmans viennent de se rencontrer à Rome, trois jours durant. Le dialogue islamo-catholique n’a pas attendu ce forum pour commencer mais cette rencontre est significative. Significative d’abord quand on sait qu’elle est l’heureux fruit de l’incident diplomatique qu’avait suscité le discours de Benoît XVI à Ratisbonne en 2006. Pour donner de leur religion, l’image d’un islam nouveau et non violent, des intellectuels musulmans avaient écrit au Pape en lui proposant ce dialogue direct. Plus significatif encore sur le fond, le communiqué final de ce forum qui insiste sur « le droit des individus à pratiquer leur religion en privé et en public… en renonçant à toute oppression, toute violence, tout terrorisme … ». Un message fort qui pourrait changer radicalement le sort de toutes les minorités religieuses opprimées ! Il y a hélas comme toujours, loin de la coupe aux lèvres. Pour que cela se vérifie dans la vie quotidienne, il faudrait que ce discours de tolérance ne reste pas l’apanage des intellectuels mais imprègne les peuples. C’est loin d’être le cas même si depuis longtemps, beaucoup d’initiatives sont prises sur le terrain pour établir des liens constructifs.
Ce chemin de la paix sera long. Cela donne du temps aux chrétiens du Saint Sépulcre pour trouver des solutions dans l’ordonnancement des processions afin de ne plus défigurer le visage de Celui qu’ils reconnaissent comme Sauveur !
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