La pie et le serpent

16 février 2012

La tension monte. Israéliens et Iraniens se préparent à une guerre annoncée comme « imminente ». A chaque jour répond ses nouvelles manœuvres, ses nouvelles intimidations… Tel Aviv accuse Téhéran d’avoir commandité deux attentats visant des voitures des ambassades israéliennes à New Delhi et en Géorgie. Elle accuse aussi l’Iran d’être en capacité de produire ses premières bombes atomiques. Benyamin Nétanyahou et Ehoud Barak, son ministre de la Défense, veulent attaquer sans attendre pour, disent-ils, éviter une «nouvelle Shoah». De son côté Téhéran affirme que le Mossad, l’agence de renseignements israélienne, aurait orchestré l’assassinat de cinq savants atomistes et saboté le système informatique de certaines centrales.
Manœuvre de l’armée israélienne à la frontière libanaise, déploiement des vedettes de l’armée iranienne dans le détroit d’Ormuz… Qui de la pie ou du serpent l’emportera ?
Si Israël –la pie- attaque, il lui faudra mener une offensive rapide et ramassée dans le temps. Rapide car l’Etat hébreu a besoin du soutien des Etats-Unis et que les élections américaines approchent. Ramassée, car les pays tiers ne pourront lui ouvrir indéfiniment leurs couloirs aériens. Mais en dehors de ces conditions tactiques, qu’est-ce qu’Israël aurait à gagner à s’engager dans une guerre ouverte ? La légende nous apprend que la pie a perdu face au serpent !
Plutôt que de répliquer frontalement à des frappes israéliennes ou par l’entremise du Hezbollah, l’Iran –le serpent- pourrait simplement choisir de laisser faire pour sortir ensuite du Traité de non prolifération (TNP), prétextant le caractère inadmissible de ses frappes par un pays non membre du TNP et non contrôlé par l’AIEA. Dans cette hypothèse, les nouvelles installations créées par l’Iran échapperaient à tout contrôle et à toutes autorités. Autant dire que le pays retrouverait une totale liberté de production et éviterait toute pression de la communauté internationale, au même titre que l’Inde, le Pakistan ou Israël. Si l’on suit ce scénario, il faudrait, selon les experts, trois années à l’Iran pour se remettre des frappes israéliennes et être en capacité de sortir sa première bombe. Entre cinq et huit années pour miniaturiser les bombes… Dans dix ans, l’Iran serait ainsi une puissance nucléaire nouvelle et cette fois, sans garde fou. Que ferait alors la Turquie, l’Egypte ou l’Arabie Saoudite ? Resteront-ils l’arme au pied devant l’ennemi ou voudront-ils eux aussi l’arme nucléaire ? Quelle sera l’attitude des ennemis historiques de l’Etat hébreu dans la région ? Ne vont-ils pas être tentés par un excès « d’héroïsme » ?
En frappant l’Iran sur son sol, Israël pourrait lui donner une porte de sortie inespérée et accroître son aura grandissante au Proche-Orient. D’une guerre ouverte, l’Etat hébreu aurait peut-être beaucoup à perdre !

Post taliban

2 février 2012

Plus d’une décennie après l’intervention des forces armées de la coalition internationale en Afghanistan, le pays n’est toujours pas stabilisé. Dans bien des régions, les talibans sont même redevenus une force insurrectionnelle puissante.
A l’épreuve de cette réalité, les Français s’interrogent sur le bien fondé de la présence de ses troupes sur le terrain. Et doutent encore un peu plus, quand quatre de « ses garçons » sont tués par un insurgé infiltré dans les rangs de l’armée Afghane. Alors quand on évoque, au plus haut niveau de l’Etat, un retrait anticipé des troupes (2013, selon les déclarations du président de la République), l’argument fait mouche.
Mais attention ! Si discutable que soit la présence de l’armée française en Afghanistan, un retour à la hussarde serait diversement apprécié. Auprès des talibans, comme la marque d’une défaite. Auprès de notre contingent, comme celle d’un dysfonctionnement, contraire au sacrifice des hommes du rang.
Comment donc orchestrer le retrait des troupes françaises d’Afghanistan ? En l’organisant en concomitance avec l’élaboration d’une entente régionale, cadre de la construction d’une ère post taliban. Cette entente doit impliquer tous les pays voisins, soucieux de maintenir un équilibre dans ce coin du monde. Un passage obligé et essentiel à une transition porteuse de paix. Raison pour laquelle la Chine a préconisé à la conférence d’Istanbul, en novembre 2011, et celle de Bonn II*, en décembre 2011, un règlement régional du conflit Afghan.
La Chine ne veut pas en effet d’une contagion islamique dans la province du Xinjing. Et elle défend ses intérêts économiques, qui dépassent plusieurs milliards de dollars : exploration et exploitation minière, formation et équipement des armées… Les autres acteurs régionaux ont tout autant intérêt à maintenir la ligne d’équilibre. La Russie surveille ses anciennes républiques musulmanes et tient à préserver ses routes pétrolières, dont une liaison passe par l’Afghanistan. L’Iran, avec ses 900 km de frontières poreuses, veut garder la main sur l’évacuation du pétrole vers la Caspienne et ne surtout pas alimenter une rivalité chiite contre sunnite. Quant aux Républiques musulmanes de l’Asie centrale (Ouzbékistan, Tadjikistan…), elles cherchent à préserver une aire de stabilité, loin du trafic de drogues, de la contrebande d’armes… Même l’Inde et le Pakistan ont à gagner à s’entendre sur ce dossier !
Si ce cadre est garantit en 2014 –date de retraits des troupes US-, l’intervention armée en Afghanistan montrera alors peut être son utilité. Ce sur quoi repose aujourd’hui encore quelques doutes ! La bataille est lente, longue. L’efficacité peu visible… Mais l’intervention armée a brisé les structures du pouvoir taliban. Reste à crédibiliser cette cassure, en irriguant le changement des mentalités. Et la clé de ce succès passe par l’entente régionale.
* La conférence de Bonn a défini une feuille de route pour l’Afghanistan après 2014 (http://eeas.europa.eu/afghanistan/docs/2011_11_conclusions_bonn_en.pdf)

RAS campagne !

19 janvier 2012

On parle beaucoup de la campagne présidentielle depuis le début de l’année… Pourtant, si l’on s’attache au fond, il n’y a vraiment pas grand chose à en dire ! Les candidats se contentent de sujets anecdotiques et se livrent en duel, armés d’arguments à blanc.
Ennuyant! Assez inimaginable même… Mais il paraît fort peu probable que la bulle dans laquelle se complaisent nos candidats explosent de si tôt. A la politique du risque et des changements structurels, on préfère celle du statu quo et du toilettage. On rénove là où il faudrait reconstruire. On vernit une peinture qu’il faudrait décaper. Une tendance que notre pays semble partager avec le Japon, si l’on en croit le politologue Maruyama Masao qui regrette « que la vie politique japonaise ne privilégie pas les questions de l’intérêt général et que les désirs de consommation et de jouissance privée l’emportent ».
Cette politique du court terme, forcément fluctuante car peu porteuse de solutions profondes, n’inspire plus confiance au Japon, comme en France. Elle n’est d’ailleurs pas pour rien dans l’expression collective d’un sentiment de morosité. Car si nul ne conteste la réalité des difficultés actuelles, nul n’ignore non plus que la perception que s’en sont fait les Français aggrave ce sentiment dépressionnaire.
La faute aux politiques qui, censés éclairer les choix d’avenir de la France, ont abandonné le terrain. Au pays de l’imaginaire, de l’audace et de la créativité, on ne parle plus que mécanique administrative et financière : triple AAA, RGPP… On administre sans perspective, sans définir de grands chantiers collectifs. De fait, les Français ne se projettent plus vers l’avenir. Pire, ils prennent toutes les mauvaises nouvelles (hausse du coût de l’énergie, du chômage, commerce extérieur qui se dégrade, dette qui explose…) sans voir de rebonds possibles.
« Président de tous les Français » a-t-on coutume de dire… Plus d’un demi siècle après la fondation de la Ve République, on peut se demander ce qu’il reste de cette conception du pouvoir ? Le président n’est-il pas simplement devenu le chef d’un camp qui a triomphé sur l’autre. Le chef d’un camp qui s’est rendu préférable à ces adversaires parce qu’il a moins déplu.
Les Français ont une appétence pour le débat politique. Ils l’ont prouvé lors des primaires à gauche. Ils méritent donc autre chose que cette morne plaine. Ils attendent que les candidats définissent des engagements clairs, prennent des risques dans les idées et aient une ambition pour la France : que ferons-nous pour donner du travail à nos diplômés ? Que ferons-nous si la Grèce fait faillite en mars ? Que ferons-nous pour stopper la précarisation énergétique galopante des Français ?… Il reste moins de 100 jours !

Quand une crise chasse l’autre

15 décembre 2011

La lutte contre le réchauffement climatique attendra encore un peu. Les leaders mondiaux ont décidé depuis Duban (Afrique du Sud) que le climat n’était finalement pas si déplorable que cela. Certes, le trait est gros… Mais tout de même ! S’il est interdit de parler d’échec, l’accouchement fut difficile et le bébé bien maigre.
Quand une crise chasse l’autre. Il y a deux ans, le monde se passionnait pour la crise climatique. Nous avions alors tous les yeux rivés sur les négociations de Copenhague et l’on nous expliquait unanimement que la réduction des gaz à effet de serre serait « le défi majeur de l’humanité pour le XXIe siècle ». La semaine dernière, de nouvelles négociations sur le climat s’ouvraient à Durban, mais cette fois, dans l’indifférence générale. Pourtant, en deux ans, la crise climatique n’a fait que s’aggraver et les niveaux d’émissions de CO2 n’ont jamais été aussi élevés. Les experts avancent même qu’ils dépassent les scénarii les plus pessimistes. Dans ces conditions comment expliquer que le soufflé soit retombé aussi rapidement ?
La réponse est affaire de temporalité. A la crise climatique s’est substituée une crise plus violente, plus urgente ; celle de la dette. « Quand la maison brûle, la priorité est d’éteindre l’incendie » souffle un diplomate français pour qui, l’engagement de l’Union européenne à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 20 % d’ici à 2020 n’est plus vraiment une préoccupation première. D’autant que cet effort réclamerait des milliards de financements publics… Ce qui, en regard des efforts demandés aux citoyens européens pour résorber leurs dettes ne serait pas facilement défendable.
Pour autant, l’argument ne vaut pas loi. Si le court terme n’est pas substituable au long terme, les deux crises ne sont donc pas forcément opposables. Contenir la crise économique revient aussi à chercher des marges de croissance pour demain. Or, selon l’économiste britannique Nicholas Stern, ces marges pourraient venir d’une « économie bas carbone », c’est-à-dire faiblement émettrice de CO2. Mais faut-il encore en jeter sérieusement les bases –contrairement à ce qui vient d’être réalisé avec le photovoltaïque en France-.
A une politique de réaction se corrèlerait alors une politique de fondation, élaborée à partir de nouvelles règles. A l’image de ce qui s’est fait à Bruxelles, des pays moteurs, dont l’Union européenne, pourraient se retrouver sur une feuille de route plus avancée, avec pour leitmotiv « résoudre la crise environnementale pour solutionner la crise économique ». Certes cette idée est loin de faire l’unanimité, mais elle donnerait, quelques mois avant le sommet de la Terre à Rio, un vrai signal positif. Le vert n’est-elle pas la couleur de l’espoir !

L’islam politique

1 décembre 2011

Neuf mois après le printemps arabe, l’islam politique redessine ses contours. Percée du mouvement islamiste Ennahda à l’élection de l’Assemblée constituante tunisienne, victoire du Parti de la justice et du développement aux élections législatives anticipées au Maroc, succès annoncé des Frères musulmans en Egypte, les partis islamistes tirent aujourd’hui électoralement profit des révolutions d’hier.
Mais ces bouleversements à l’œuvre dans le monde arabe, cet avènement de ce qui est communément appelé « l’islam modéré » n’est pas sans inquiéter les occidentaux et les minorités chrétiennes. Tous s’interrogent : faut-il avoir peur de l’accès au pouvoir des islamistes ?
A cette question, évitons de répondre « à travers une grille d’interprétation européenne vieille de plus de 30 ans ; celle de la révolution iranienne » avance Olivier Roy, directeur du programme méditerranéen de l’Institut universitaire européen de Florence. Aucun des grands partis islamistes candidats aux élections ne revendique en effet un retour à la charia.
Les islamistes les plus radicaux ont déserté la scène politique pour se fondre dans l’islam insurrectionnel, celui d’Aqmi. « L’islam n’est plus le cadre de la vie politique, mais la vie politique est le cadre du développement de collectifs publics faisant référence à l’islam » écrit Jean-Noël Ferrié, directeur de recherche au CNRS. Le changement de paradigme est d’importance ! Et plutôt que de parler d’islam « modéré », il conviendrait d’avancer sur le terrain de l’islam « légaliste ». Un islam qui inscrit son action politique dans le cadre de la loi, sans volonté de changer les règles du jeu.
C’est cette voie que semble avoir choisi Ennhada en Tunisie. Pour le Parti de la justice et du développement au Maroc, il n’y a d’avenir politique qu’avec la monarchie. Reste à éclaircir le discours des Frères musulmans en Egypte, eux-mêmes très divisés entre courants rivaux. Néanmoins, souvenons-nous que quand l’AKP a pris le pouvoir en Turquie, la sincérité d’Erdogan était sérieusement mis en doute. Aujourd’hui, c’est moins l’islam que l’excès autocratique qui pose problème dans le pays.
« L’islam parlementaire se professionnalise. Le personnel parlementaire se spécialise et se différencie du personnel de prédication » constate Jean-Noël Ferrié. Une programmation politique ne peut plus se faire sur la simple application de la loi divine. La rue a des attentes sociales. L’islam parlementaire est obligé de s’occuper de la gestion du quotidien des gens, dans une société où c’est tout de même le principal problème.
Bien sûr, il faut rester vigilant sur les développements à venir… Mais essayons de nous défaire de nos schémas de pensée anciens. Et gardons en mémoire que le nationalisme arabe n’aura, quoi qu’on en dise, pas abouti à la création d’Etats stables et démocratiques.