Victimes collatérales

3 novembre 2011

L’information est presque passée inaperçue. Pourtant elle fait froid dans le dos : le taux de cancer dans la ville de Fallujah (Irak) est aujourd’hui pire que celui constaté à Hiroshima.
Ce terrible constat émane de plusieurs études sérieuses et indépendantes britanniques. Toutes font remonter l’explosion des courbes cancérigènes à la fin de l’année 2004, soit peu après la tristement célèbre bataille de Fallujah, où les marines avaient donné l’assaut sur une ville symbole de la résistance à l’occupation américaine en Irak.
Pour la première fois à grande échelle, les Américains testaient alors, des armes particulièrement sophistiquées et beaucoup plus meurtrières que les précédentes. L’opération, appelée “Phantom Fury”, visait au nettoyage total de plusieurs quartiers de la ville. Ainsi, des bombes à l’uranium appauvri, un déchet nucléaire hautement toxique, mais aussi au plasma et au phosphore blanc ont été déversées sur la cité aux cent mosquées. Ces bombes, à l’efficacité augmentée, peuvent percer n’importe quel blindage ou tuer toutes les personnes se trouvant dans un bunker, sans détruire la structure de celui-ci.
Suite à ces bombardements, certains quartiers avaient été déclarés zones interdites et le sol avait été enlevé sur plusieurs mètres de profondeur…
Sept ans après, qui du bien ou du mal l’a emporté ? A Fallujah, le taux de leucémie est 38 fois plus élevé, le taux de cancer infantile est douze fois plus grand et le cancer du sein est plus fréquent que dans les populations des pays voisins. Dernier chiffre, tout aussi effrayant, Fallujah enregistre aujourd’hui 80 décès pour 1000 naissances.
Tel est la réalité, celle que vit au quotidien une population désespérée, bien loin des images aseptisées et déconnectées du jeu vidéo “Six days in Fallujah” vendu sur Playstation. Il y a là quelque chose de scandaleux, d’inconvenant ! Tout comme l’est d’ailleurs la chape de plomb qui entoure cette tragédie. Sans le travail de la presse anglaise, ces faits ne seraient peut être même pas ressortis au grand jour. Or, ce droit de suite est essentiel. Il nous montre à tous que la guerre n’est pas qu’un clip d’une minute sur écran plat au 20h. Il nous montre qu’une fois les troupes partis, le poison continue de se diffuser. Et il nous fait comprendre comment se cultivent les rancoeurs et se nourrissent les haines de demain.
Selon le protocole III additionnel à la Convention sur certaines armes classiques de l’ONU (1983), l’utilisation qui a été faite de certaines substances par les Américains pourrait nourrir une procédure pour crime de guerre. Les habitants de Fallujah demandent l’ouverture d’une enquête indépendante ; ce qu’ils sont bien entendu très loin d’obtenir. De crime de guerre, il n’est pas question pour les Américains ! Eux parlent juste de victimes collatérales. Des générations de victimes civiles collatérales…

Délit de solidarité

27 octobre 2011

Le Samu Social vient d’être primé pour sa campagne de communication choc qui illustre la grande détresse des sans-abris.
La Fondation Abbé Pierre a remporté le prix du jury de la communication solidaire pour son spot, « Carton rouge ». Un clip TV qui dénonce la situation du mal logement en France.
Nous vivons une drôle d’époque, où ceux qui sont en charge des plus fragiles reçoivent des prix pour la qualité de leur communication, alors qu’ils sont eux-mêmes de plus en plus démunis face à la montée des précarités. Il y a là quelque chose qui ne va pas… Le train de l’ordonnancement des priorités a déraillé ! On fête une bonne campagne, au lieu de se désoler qu’il faille encore faire campagne. On remporte des prix au lieu de récolter de l’indignation.
La capacité à s’indigner dont Stéphane Hessel s’est fait le premier porte voix n’est pourtant pas morte. A Madrid, Londres, New York, Bruxelles… Les « Indignés » se montrent au grand jour. Et le mouvement s’enracine durablement, mais en dehors de toutes institutions : partis politiques, syndicats, ONG, mouvements associatifs… Cet élan donné par des jeunes surdiplômés est aujourd’hui en train d’agrégé à son noyau les fracassés de la vie, ceux qui souffrent du délit de solidarité de notre société. Et ces gens-là n’attachent que peu d’intérêt aux prix que l’on décerne à leurs causes. Sans-abris, mal logés, chômeurs… aimeraient juste ne plus être ce qu’ils sont. Ils ne disent pas « No futur ». Ils craignent un « No futur » !
Mais que réclament-ils, s’interrogent observateurs et politiques. Tous avouent avoir du mal à trouver chez les « Indignés » un message clair. Mais c’est peut être parce qu’ils ne réclament rien, si ce n’est de manifester le sentiment de la fin d’un système. L’emballement de la machine les a conduit dans le mur… Alors contre un modèle « corrompu », « une société occidentale qui fracture », ils prônent un modèle « vertueux » et « une société solidaire ».
Le délit de solidarité a contaminé tous les champs d’action : politique, sociétale, familiale. Et il est une racine profonde du mal qui désorganise et désordonne. On le voit aujourd’hui dans le monde associatif (conflit social chez Emmaüs, malaise des salariés du WWF). On le vit, en ce moment même en Europe : solidarité vis-à-vis de la Grèce et demain peut-être de l’Italie.
Pilier du vivre ensemble, la solidarité ne peut être bradée. Il est temps d’en reposer les fondements et de s’interroger sur la place qu’on veut bien lui accorder, sous peine de voir d’autres partis –plus extrémistes- s’en emparer. L’économie des sociétés occidentales ne prospère plus, en revanche le mouvement des « Indignés » affichent, lui, une croissance régulière.

L’heure de la clarification

13 octobre 2011

On peut la railler, comme l’a fait avec un certain talent et non sans ironie, Jean-François Copé. On peut aussi feindre de l’occulter, comme l’a fait le président Sarkozy, en arguant que « le Général De Gaulle avait voulu une élection présidentielle à deux tours, pas à quatre tours ». Mais on peut aussi la saluer, comme l’ont fait observateurs et politiques de tous bords… La primaire socialiste, avec plus de 2,5 millions de votants au premier tour, a été un succès populaire.
Mais qui dit succès populaire, ne dit pas forcément succès politique. Le PS est encore loin d’avoir transformé l’essai du premier tour, loin d’avoir son leader incontesté et loin de marcher d’un même pas derrière lui (elle). Nul ne sait donc encore, si la gauche sortira renforcée ou affaiblie de cette épreuve.
Il y a d’abord l’empêcheur de tourner en rose : Arnaud Montebourg et son sac de voix, bien encombrant pour les deux « impétrants ». Teinter son discours de rouge, draguer en terre inconnue… ce serait se soumettre à un arbitrage abusif et risquer d’afficher un manque de caractère certain. Embêtant pour un futur présidentiable ! François Hollande et Martine Aubry doivent refuser cette compétition et choisir la voie de la confirmation ; confirmation de leur ligne politique et de leur leadership.
D’autant que personne ne peut préjuger de la composition du corps électoral du second tour. Arnaud Montebourg n’est pas propriétaire de ses voix et nul ne sait aujourd’hui si les reports vont fonctionner et comment ils vont fonctionner. Si l’on en croit les politologues, dans ce type d’élection, les consignes de vote ne sont pas forcément suivies : « les sympathisants, moins fidèles à leur favori que les militants, ne se préoccupent pas des alliances ». Proches idéologiquement, Martine Aubry et François Hollande ont finalement de grandes chances d’être départagés sur des considérations personnelles.
Et puis, il y a enfin l’après primaire. Le PS, vainqueur du premier tour, va-t-il après le second, réussir à se rassembler, avec un électorat coupé et un candidat investi de quelques voix. Rappelons que cette unité, si nécessaire pour aller au bout de la présidentielle, les socialistes n’avaient pas su la trouver en 2007 autour de Ségolène Royal. Toutes ces interrogations demandent des clarifications. Certaines seront données dès lundi 17 octobre. D’autres viendront un peu plus tard, après les tractations secrètes, ralliements et autres alliances.
Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’au bout du processus qu’on saura si ces primaires sont un succès politique. Si elles sont de nature à changer profondément le mode de désignation des candidats de l’ensemble des formations politiques françaises. Pas avant !

M – 7

3 octobre 2011

« Quand la gauche perd tout, elle perd tout ; quand la droite perd tout, elle conserve le Sénat » disait le constitutionnaliste Guy Carcassonne. Dimanche 25 septembre au soir, les résultats des élections sénatoriales l’ont fait mentir. Et Jean-François Copé avait beau déclaré que « cette défaite de la droite est arithmétique et donc loin d’être une surprise »,dans les rangs de l’ UMP, on parlait sans mesure de « déception ».
Si Nicolas Sarkozy aime la France –il se déplace en moyenne deux fois par semaine en Région mais, à chaque fois, pour des visites très courtes-, la France des territoires lui a elle, déclaré son désamour. Le président paie notamment sa réforme des collectivités territoriales qui n’a jamais trouvé grâce aux yeux des élus modérés, ceux qui ne sont pas vraiment marqués politiquement et qui peuplent nos territoires dits « ruraux ».
Pour autant, les résultats de cette élection sénatoriale ne prédisent rien sur l’issue de la présidentielle. Mais ils donnent des pistes, des tendances, des avertissements…
Nicolas Sarkozy doit se poser des questions ; premièrement, sur la « re présidentialisation » de sa fonction qui n’a clairement pas servi sa personne. Il a perdu le soutien de l’opinion. Deuxièmement, sur les tiraillements au sein de l’UMP qui le font apparaître, contrairement à 2007, plus esseulé et moins armé pour affronter l’échéance de 2012. Autour de lui, la donne a changé… Il y a désormais toute une génération qui aspire à prendre le pouvoir en 2017 et pour qui, une défaite à la présidentielle, ne serait pas forcément dramatique.
Entre Nicolas Sarkozy, François Fillon et Jean-François Copé se pose donc clairement un problème d’incompatibilité de calendrier. François Fillon est très intéressé par Paris et aimerait bien en devenir le maire en 2014. Or, pour lui, les résultats de dimanche sont extrêmement mauvais. Il en sort affaibli et ne décolère pas, pointant du doigt Jean-François Copé qui n’aurait pas su tenir ses troupes.
Jean-François Copé a fixé son échéance personnelle à 2017. Dans cette perspective, il se dit que si la gauche passait, elle aurait à gérer les turbulences des cinq prochaines années. A elle, les mauvaises nouvelles économiques, les contraintes sociales… Forcément, ces cinq années laisseraient des traces et pourraient lui bénéficier l’heure venue.
Nicolas Sarkozy doit lui, conjuguer les ambitions personnelles de ses lieutenants pour unifier une UMP tiraillée en vue de 2012. Avec l’avancée du centre – quatre nouveaux sénateurs pour le Nouveau Centre – il se voit aussi contraint de négocier de façon plus poussée qu’il ne le souhaitait peut-être.
Sans comparer les sénatoriales et la présidentielle, on voit tout de même le chemin qui sépare Nicolas Sarkozy d’un second mandat. Désormais, le temps lui est compté. Il lui reste sept mois pour unifier son camp et faire de ses tirailleurs, des canonniers.

Unité, action et pragmatisme

15 septembre 2011

« Soit les Européens continuent de subir les évolutions décidés par d’autres au profit d’autres, soit ils décident et tentent ensemble ». Cette phrase, prononcée par Nicole Gnesotto, vice-présidente du think tank Notre Europe, et visant initialement la politique de défense commune, pourrait très bien s’appliquer à la politique monétaire et financière de la zone euro. Quelle meilleure réponse en effet, que l’unité dans l’action –soit plus de fédéralisme-, pour faire échoir les projections de spéculateurs qui paraissent guetter, parfois, l’explosion de la monnaie unique comme une friandise.
Seulement voilà, même si le fédéralisme est un mot en vogue, il ne sied pas forcément à l’oreille de gouvernements qui, même au bord du gouffre, se montrent très attachés à leur souveraineté budgétaire et fiscale. Jusqu’ici tout au moins… Les derniers événements intervenus Outre-Rhin montrent que les positions évoluent et que le débat pourrait bien être en train de changer de nature.
Une des illustrations de ce changement est à lire dans la démission de l’économiste en chef de la banque centrale européenne, l’Allemand Jurgen Stark. Interprété comme un mauvais signe par les marchés, cette démission pourrait, au contraire, être le symbole du basculement allemand sur le chemin du fédéralisme. Stark était un des tenants de l’orthodoxie monétaire à la BCE. Son remplaçant, Jorg Asmussen, secrétaire d’Etat au ministère des Finances, est lui un europhile convaincu. La « colombe » en lieu et place du « faucon » ? Jean Quatremer, journaliste spécialiste de l’Europe, y croit : « c’est le signe que la zone euro veut sortir de cette crise par le haut ». Impression confirmée par Thomas Klau de l’European Council forein relations, pour qui « la classe politique allemande penche désormais majoritairement en faveur d’une fédération européenne ». Les clignotants n’ont jamais été aussi verts. Tant mieux ! Le temps presse… La « patate » grecque n’a jamais été aussi chaude !
Il apparaît très clairement que les promesses helléniques ne pourront être tenues ; ni aujourd’hui, ni demain. Les blocages internes sont trop grands. Alors faute de pouvoir sauver la Grèce, restructurons sa dette ou organisons sa faillite, ce qui permettra au moins de contenir les effets de bord. Comme l’écrit Jacques Attali sur son blog, « c’est en se préparant au pire qu’on l’évite ». Le pire, c’est à dire la faillite grecque et la dépression qui pourrait s’en suivre, l’économiste français le décrit en détails dans son billet, invitant in fine « le Parlement européen à se déclarer en assemblée constituante votant la mise en place d’un véritable fédéralisme monétaire ». Radical ? Peut-être… Mais c’est le prix de la survie de la zone euro si les Etats ne se décident pas à transférer leurs pouvoirs à l’Union. Ou, pour le moins, à accepter une coopération économique renforcée.